Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des détails, nécessaires au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paraître me faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux événements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils étaient rares, d'ailleurs. La mort du duc, son père, qui avait suivi son mariage, la mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait précédé, l'agrandissement de sa fortune; c'était tout. J'appris que le château de Chavanges était vendu. La pièce d'eau où j'avais miré mon désespoir, comme celle où ma mère était morte, appartenait à des étrangers.

De qui était venue l'idée de cette vente? De lui qui, par galanterie,
par bienséance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de
Thorvilliers dans la maison où Reine de Chavanges s'était abandonnée?
D'elle qui avait eu de la honte ou des remords?

J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en était fort aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse était de son avis; elle avait remplacé les soucis maternels par des intrigues académiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose ou des vers avec du thé; Madame de Thorvilliers tenait tête à des philosophes et à des dévots; elle n'avait jamais été dévote; elle était devenue experte en philosophie.

On eût dit qu'en voulant me faire croire que sa femme était libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le désaccord entre elle et moi était devenu plus profond que jamais.

Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-même.

J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation, qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le dit plusieurs fois.

Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à-dire des adoratrices, dans le plus grand monde.

Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement.

Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme? Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable, refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur?

Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans les salons officiels dans cette tenue de Monsignor, qui effarouchait moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil.