Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche; puisque j'avais sur le front et dans le cœur la neige pure de vingt ans de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que j'étais bien sûr de ne plus aimer?
C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure, dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la duchesse.
—Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que je ne pus m'empêcher de sourire.
Il m'était difficile de répondre.
—Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ? répliqua-t-il avec la même effronterie.
—Non, je ne crois pas cela.
—Eh bien, alors!
Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de
Gaston. Je me sentis défié.
De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas. J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser.
A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance, pour moi, cette confession…