Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce petit paquet de lettres, en ouvrit une:

—Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que vous y seriez resté… C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres, que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.

La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue?

Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle:

—Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous dire; mais je suis si vieille maintenant!…

Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant.

Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais, enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi.

Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix, commença.

Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans. Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et pourtant sonore, et m'enivrait.

La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un chant qui se dégage d'un accompagnement confus.