J'étais désespéré et je n'étais que désespéré.

Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les crépuscules que la volonté prolonge. La mort a de ces revanches soudaines, sournoises, après avoir cédé.

A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant à la malade ces soins inutiles qui sont les dernières piétés de la science envers l'inconnu, me toucha l'épaule pour m'avertir de me retirer.

Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irréparable ou le réveil. Je ressaisissais dans ma mémoire, je retenais les paroles que Reine avait prononcées quelques minutes auparavant, comme si elles eussent été emportées à demi déjà dans un lointain qui me les volait. Je voulais, lui parler à mon tour, l'évoquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si j'avais osé lui dire ce que j'avais dans l'âme, peut-être bien qu'elle eût hésité à mourir. Sa main n'était pas froide; je l'empêcherais de se refroidir sous ma bouche. Il était impie de songer à me renvoyer, tant que sa main ne serait pas refroidie.

Devant l'obstination de ma douleur, le médecin fut obligé de devenir clair, catégorique; il me dit avec autorité, mais doucement:

—Votre place n'est plus ici, monsieur… Voulez-vous dire à la religieuse d'entrer?

J'obéis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu'à la porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice.

La religieuse, tout en étant prête à entrer dans la chambre de la malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut frappée de ma pâleur et comprit.

—Ah! la chère dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle demandé un prêtre?

Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer. Cherchant à me retenir à une image vivante, je contemplai ce pauvre petit être qui m'était légué.