La nourrice, gênée de cette contemplation et troublée de ce qui se passait de l'autre côté de la porte, me dit, croyant parler à un médecin:

—C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande qu'à vivre fasse mourir sa mère; elle a pris le sein tout de suite!

Ces mots me donnèrent le frisson. J'étais condamné à ne pouvoir prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de médecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prêtre, et je n'étais plus prêtre! Je n'osai rester.

Je ne sais comment je sortis, sans tomber à genoux, pour demander pardon à ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon à la mère de de la mort que je lui avais donnée.

Je m'en allai, à tâtons, dans cet appartement obscur, courbé sous ma douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis, m'arrêtant à chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que Reine n'était pas mourante, qu'elle avait encore des choses à me dire. Ou bien, espérant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'être frappé physiquement, d'être insulté. Ce coup invisible, ce châtiment silencieux était trop lourd à porter.

Au bas de l'escalier, sur la dernière marche, dans la nuit, je m'assis et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier étage, voyant reparaître une lueur semblable à celle qui nous avait accueillis, je me redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'évadant de la mort de Reine, comme je m'étais évadé de son amour.

La porte cochère était entr'ouverte, une lumière était allumée dans la loge du concierge. Quelqu'un était sorti en courant; sans doute, la religieuse avait envoyé chercher le prêtre. Je ne voulus pas le rencontrer; le jour eût reparu soudainement pour me dénoncer à lui.

La voiture du docteur était toujours à la porte: j'y montai, et là, enfermé, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleuré dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais tout perdu; comme j'avais pleuré, huit mois auparavant.

Je restai une heure dans cet abandon, secoué de remords qui m'entraient comme des pointes aiguës dans toutes mes fibres, secoué de désespoirs qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre, puisqu'elle mourait par moi, et m'étonnant tout ensemble que Dieu permît cette mort, et qu'il eût ainsi châtié un amour dont il avait vu la pureté primitive et la sincérité.

La glace de la voiture était levée; je vis passer à plusieurs reprises, comme à travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'hôtel ou qui en sortaient…