Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le dédain du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune, l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les avantages mondains.

Après tout, ce mariage, envié par bien des mères, n'a d'inconvénient qu'à cause de l'état physique du prince de Lévigny. Mais le prince est homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-être n'est-il pas inguérissable! Mais s'il l'était, sa mort, pourvu qu'elle arrivât quand le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espère, laisserait une jeune veuve très riche, très jolie, qui pourrait être l'enjeu d'une nouvelle spéculation.

Voilà ce que pense le duc de Thorvilliers, et voilà ce qui m'épouvante. Voilà ce qui sert de prétexte à sa vengeance. Mais encore une fois, il n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intérêt à un bon et honnête mariage. Est-ce là l'envers ou le beau côté du crime?

Dieu sait si j'ai cherché ce beau et loyal mariage, si je l'ai rêvé, si, un moment même, je n'ai pas cru l'avoir trouvé! Mais que puis-je tout seul, pauvre, désarmé, redevenu obscur, interdit?

Ah! si j'avais le temps de redevenir le prêtre célèbre, honoré, respecté d'autrefois, je pourrais peut-être à moi seul sauver ma fille!

On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un châtiment que j'ai si facilement accepté qu'il semble plutôt une humiliation volontaire. On trouve, en tout cas, que j'ai assez expié cette faute, restée mystérieuse, vagué. Les prêtres avec qui j'ai conservé des relations, ne sentant en moi ni révolte contre l'Église, ni cause de séparation plus longue, m'ont souvent offert leur intervention. Même aujourd'hui, après des refus qui tenaient à mes scrupules paternels, je n'aurais qu'à consentir à ma grâce!

A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est là; menaçant, terrible. On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui crier, à cette chère victime, que je suis son père? que l'autre la sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement élevée. D'ailleurs elle est enchaînée par son nom.

Je ne puis lui flétrir le cœur pour la sauver, lui donner le mépris de sa mère, l'horreur de ma paternité sacrilège, en lui donnant l'horreur de la paternité apparente!

Voilà pourquoi j'appelle les honnêtes gens à mon secours.

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