Quand ma fille fut installée à Meudon, il me fut facile de louer une maisonnette tout près de là, et grâce au docteur X., qui sut me présenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en défiance la dame chargée de veiller sur la petite Marie-Louise; grâce peut-être aux conjectures que fit discrètement cette dame, qui ne devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosité; grâce à la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de la mort, et qui me prenait pour un médecin, je fus admis sans difficulté dans la villa, amené par le docteur, et quand j'appris que le duc, les affaires réglées, était reparti pour l'étranger, j'y vins assidûment, quotidiennement, m'initier à cette joie d'être père, regarder fleurir et s'épanouir ma fille.
Ce cher petit être, que je vis tout de suite dans sa beauté future, et qui dès le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes, dès les premiers balbutiements de la crèche, et qui bénissent de leurs doigts levés le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable créature paraissait me comprendre.
Elle ne me consola pas. Les enfants, même quand on peut les avouer, après un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent à la sensibilité, loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisément: c'est là leur grand bienfait.
Les joies particulières de la paternité ont ce mérite de ne rien distraire des émotions pieuses dont le cœur s'est empli. Ma fille mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil caché qui me gonflait le cœur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me rêvais agenouillé dans un nuage, au pied d'un bambino qui m'emportait avec lui vers Dieu.
Mais les voluptés les plus profondes, les plus réelles, les plus humaines de cette contemplation m'étaient révélées dans les promenades que l'on faisait, par les beaux jours, dans la forêt.
La voiture s'arrêtait dans l'allée; la nourrice et la dame de compagnie entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prétexte, ou plutôt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et, m'emparant de ma fille, j'étais père librement, au murmure des feuilles dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique de la vie; je la portais, je la berçais, je la regardais, je la buvais des yeux, l'effleurant, la goûtant de temps en temps de ma bouche, voulant lui communiquer mon âme, le secret de ma paternité, dans le souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais.
Je connus toute la plénitude de ce sentiment, supérieur à tous les autres, celui qui donne à l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les déceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles révèlent la gloire secrète du martyre.
Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin dans l'homme.
Comme je m'émerveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait en élargissant ma vie!…
Je ne veux faire aucune théorie, et ce n'est pas le cas de plaider une cause sociale, quand je plaide ma cause particulière. Les prêtres qui ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les croirait davantage, s'ils étaient désintéressés. Je ne veux pas, même à bonne intention, me dissimuler derrière les autres hommes, et solliciter les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il y a bien de l'amour paternel comprimé, déçu, refoulé, inconscient, dans des ardeurs, dans des résolutions de sacrifice qui se croient désintéressées des passions humaines.