Quant à moi, je me trouvais, je me découvrais; je savais pourquoi j'avais été amoureux de la pureté. J'étais dans la vie, pour aimer surtout de cet amour qui contient tous les autres.
Quand je me croyais poète, je cédais à un courant de tendresse qui me faisait rêver une œuvre palpitante à créer, à aimer.
Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fièvres étaient entrecoupées d'apaisements chastes comme des bénédictions, je cédais à un amour qui ne se fût satisfait de rien d'égoïste et de simplement terrestre.
Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un désespoir filial, au pied de la croix, c'était la vocation trompée de l'amour paternel qui me prosternait.
Combien de fois, à l'écart, sous les arbres, tout seul, en murmurant à l'oreille rose, aux yeux voilés de longs cils, à la bouche moulée par l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule créatrice, un fiat lux prêté par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois ne me suis-je pas rappelé que du haut de la chaire, dans certaines minutes d'extase évangélique, j'avais eu du plaisir à dire à ceux qui m'écoutaient: Mes enfants! mes fils!
Ma fille me donnait le droit de penser à sa mère. Il me semblait que mon amour était légitimé dans le passé par cette innocence qui le purifiait dans l'avenir, dans l'infini. Je n'évoquais rien de profane; je voyais Reine de Chavanges pâle, mourante, brisée de sa maternité, me confiant notre fille, et en lui jurant de la protéger, de la garder avec un amour jaloux, qui nous unissait au delà de la mort, je la remerciais de m'avoir légué ce trésor.
Quelle eût été ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers était morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en approcher!
Je frémissais, en la serrant contre ma poitrine, à l'idée que j'aurais pu la désirer, en être séparé.
J'aimais passionnément le bon docteur, pour avoir été le confident de Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon enfant.
Hélas! je ne prévoyais pas, je ne voulais pas prévoir que la séparation était inévitable, foudroyante…