Un léger tourbillon de poussière s'éleva derrière le landau du duc, comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis tout disparut.

Je restai jusqu'à la nuit close, sentant et laissant saigner ma déchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille! ma fille! ma fille!

Elle riait, en toute innocence, à son ravisseur. Ce beau rire avait dû s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait dû faire une course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-Élysées, pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait, et elle, à la portière, battant des mains aux belles voitures, aux beaux cavaliers, entrant dans la féerie de ce piège, se trouvait bien contente, se servait des mots que je lui avais enseignés pour exprimer sa joie, et proclamait que son papa était magnifiquement bon de lui montrer, de lui donner de si belles choses!

J'évoquais le triomphe. Peut-être sa grâce enfantine allait-elle entamer l'égoïsme, l'indifférence de cet homme! Peut-être lui qui réglait ses sentiments par vanité, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne!

Une âpre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me saisit tout à coup. Mon Dieu, étais-je condamné à être toujours jaloux de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais?

XXI

Le lendemain de ce rapt de ma fille, de grand matin, j'étais chez le docteur.

—Eh bien? lui demandai-je tout haletant.

L'excellent homme sourit de ma question, et aussi de ma pâleur, de l'angoisse peinte sur mon visage.

Je ne connais rien de plus cordial, de plus accueillant, de plus consolant, de plus puissant que ce sourire des guérisseurs, quand ils se moquent doucement de la douleur, même la plus légitime.