Le docteur, cette fois, haussa doucement les épaules.
—Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a été léguée? C'est tout au plus une arme défensive contre le mari: ce n'en est pas une contre le père putatif. C'est l'illusion, le prétexte d'une mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de savon? Nous nous heurtons à un fait brutal. Il est le père selon la loi, et quand vous le menaceriez de démontrer que vous êtes le père selon la nature; que cette paternité clandestine est une revanche de sa félonie, vous auriez remué de la honte autour de votre fille, autour de sa mère, autour de vous, sans entamer, sans érailler seulement le granit sur lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous autorisez le duc à user de tous les moyens violents pour se défendre. La légalité est pour lui; ne mettez pas encore de son côté la pudeur, et ne l'obligez pas à paraître défendre l'honneur de sa femme, la légitimité de son enfant… Soumettez-vous, mon ami.
—Me soumettre à ne plus la voir! à la perdre pour toujours!
—Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie, fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive décourager le médecin. Est-ce que je vais être obligé, mon ami, de vous parler du bon Dieu, qui se mêle parfois des intérêts des honnêtes gens? Laissez-moi faire. Je m'imagine que le duc tient à une démonstration paternelle, plus qu'à l'exercice mensonger de sa paternité légale. On lui aura sans doute demandé trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner, en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les années de nourrice un peu longues. Cette enfant le gênerait; il ne la prend que pour mettre plus de précaution dans sa façon définitive de la placer, hors de sa vie galante et affairée. Croyez-moi, c'est une épreuve de quelques mois, de quelques semaines, de quelques jours. Résignez-vous, et comptez sur moi.
Il fallut bien me résigner.
Le duc vint dans la journée; le docteur l'attendait à la villa. Quant à moi, je le guettai de loin.
Je trouvai qu'il restait bien longtemps.
Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main Louise, pimpante, habillée de velours, de dentelles, qui sautillait, en remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait belle; dès la première entrevue, il lui avait appris la coquetterie; elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher.
Elle ne songeait guère à son bon ami! Le docteur qui était resté à Meudon, sacrifiant, ce jour-là, sa clientèle, afin de ne perdre sans doute aucun détail de ce qui se passerait, et sous le prétexte de causer longuement avec le duc de la santé de l'enfant, le docteur prit bien garde que Louise ne pensât à moi.
Du massif d'arbres, dans une avenue où je m'étais établi, sans être vu, j'assistai à ce départ. J'entendis le roulement de la voiture sur le sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise à l'hôtel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour veiller au déménagement.