Je serais agréé comme professeur. Je ne prendrais la place de personne; je laisserais les appointements. J'aurais plutôt offert de payer le droit de professer.
Le fameux sans dot est toujours un argument dans les affaires de ce monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas à cette conférence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste ce que le docteur ébrécha de mon secret pour la persuader.
Mais les femmes qui ont charge d'âmes sont aussi des confesseurs. Celle-là était une excellente femme, une mère éprouvée, une épouse endolorie, une veuve qui avait reçu la pointe de tous les glaives dans la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est-à-dire selon la vraie fierté. Malheureuse en ménage, ayant travaillé longtemps pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait songé à se faire institutrice qu'après quarante années, et à passer des examens, à l'âge où, d'ordinaire, on se repose d'avoir étudié, elle ajoutait la science de la vie à la science des livres, et comprenant à demi-mot, respectant les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur, s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements, devina que si mademoiselle de Thorvilliers était le prétexte de cet arrangement, c'était sans doute pour qu'elle en retirât un premier avantage moral, et, sans s'informer de mes antécédents, de moi, de ma situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me reconnaissant comme une épave d'un grand naufrage, au même titre qu'elle, la première fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant que bienveillante, et je lui dois les années superbes de ma paternité…
Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant à raconter cette période lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il était acheté chaque jour par une inquiétude.
Ai-je peur qu'on me trouve assez payé de mes années misérables et même de celles dont je suis encore menacé, par ces dix années de possession délicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paraître sacrilège par mon amour paternel, comme je l'ai été par mon amour humain?
Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent doucement la poitrine, au souvenir que j'évoque. Je voudrais le raconter pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infâme aujourd'hui de m'enlever ma fille, c'est-à-dire de la tuer devant moi. Je n'ose pourtant le décrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon désespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue.
Je veux être bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je ne dirai pas et de suppléer à ma discrétion…
Les arrangements pris par le docteur réussirent au delà de mes souhaits. Je devins le maître de ma fille, en devenant un des professeurs de l'institution de madame Ruinet.
J'avais l'émotion d'un néophyte, le jour où je vins donner ma première leçon. Louise eut un étonnement à ma vue, un instant de stupeur qui n'alla pas jusqu'à une reconnaissance nette, absolue.
Une année s'était écoulée. Il y a un abîme entre l'enfant de six ans et l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La chrysalide de Meudon s'était transformée. Je retrouvais une petite duchesse mignonne, à la place d'une petite fille, une femme en miniature, ressemblant à sa mère par des petits airs de fierté ingénue, n'osant pas mépriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en être particulièrement regardée et estimée.