Il était temps de greffer cette églantine. Reine avait dû être ainsi.
Hélas! pourquoi ne s'était-il pas trouvé un maître prudent, aimant, pour diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la préserver de ces malaises, de ces doutes précoces que la tutelle de la vieille marquise de Chavanges arrosait d'une ironie desséchante?
Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas été le camarade d'enfance, le compagnon de jeu, le petit mari prédestiné de Reine, comme je l'étais de par la nature, de par Dieu? Quelle différence alors dans nos destinées! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu!
Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais sûrement, vers le devoir humain, vers le bonheur féminin, vers l'amour…
On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en même temps le génie maternel. Je me sentais élu pour ce double apostolat. J'avais en moi cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une idée à servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers perçant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder obstinément, uniquement la muraille épaisse, pour la trouer et s'évader.
Je ne me sentais pas présomptueux, en répondant devant ma conscience et devant Dieu, de l'âme de ma fille.
J'avais désormais un prétexte pour être son père. On ne pouvait pas m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la reconnaissance.
Endetter ma fille envers moi, c'était un rêve sublime, fou, qui m'enivrait.
En attendant l'heure de sa gratitude réfléchie et volontaire, il fallait lui enseigner à bien lire, à bien calculer. Je m'appliquai à cette tâche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai…
J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement. Elle ne se rappelait pas précisément qu'elle m'avait vu déjà. J'étais comme la réalisation étrange d'un rêve.