Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la voyais pour la première fois. Je m'amusai de cet écho indéfini que le son de ma voix, éveillait en elle. C'était une innocente rouerie, une amorce délicieuse de mon ambition paternelle! Elle était ainsi plus facilement amenée à la sympathie.

Les autres élèves profitèrent de la douceur que la présence de ma fille mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon cœur. Tout le monde m'aima; comment ne m'eût-elle pas aimé?

On devina bien vite que Louise de Thorvilliers était ma préférée; mais, outre qu'on trouvait tout naturel que la petite élève privilégiée qui habitait un pavillon à part, qui n'était pas du petit troupeau commun, fût l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrès, par son intelligence, se fit bien vite la première place dans la classe, ce qui aurait pu paraître une faveur ne fut bientôt plus qu'un droit, garanti par les règles.

J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en épurant d'avance mon cœur par une méditation de foi, d'amour. Je m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prédicateur d'autrefois. Je m'appliquais à un parler doux, bonhomme, paternel; mais en redevenant prêtre, à force d'amour nouveau, je songeais surtout au maître qui laissait venir à lui les petits enfants, et je portais quelque chose de divin dans la plénitude de mon bonheur humain.

Heureux! oui, j'étais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus légitime qu'il me révélait. Avais-je mérité d'être heureux? Je n'ose plus me demander cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait à la vie de famille me laissait sans remords.

Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la classe; puis, sous le prétexte d'arriver trop tôt, ou de m'attarder, je la vis dans le jardin de récréation.

Je fus transporté d'une joie immense le jour où je m'aperçus que Louise venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand j'étais là, et je faillis tomber à genoux devant elle, le jour où, venant directement, peut-être instinctivement, à moi, elle me tendit les mains, et, avec ingénuité, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui avais appris, elle me dit: Mon ami, par erreur, au lieu de me dire: monsieur!

Quel livre j'écrirais, quel gros livre, avec ces détails, avec ces impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque année serait un chapitre, un poème dans un grand poème. Ce fut une conquête graduée, sans mécompte. De même que je la voyais accourir vers moi, je sentais son âme rejoindre la mienne et l'étreindre!

J'éprouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui avivait encore les délices de cette vie de désirs continus: c'était de ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son front le baiser qui brûlait ma bouche, qui me donnait la fièvre; c'était de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle était toute petite, dans le bois de Meudon.

Mais quel scandale, si le maître avait poussé à ce point la familiarité! Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait découvert que ce maître audacieux était un prêtre.