Le secret de mon état était bien gardé. L'aumônier ne me connaissait pas; les quelques relations que j'avais conservées dans le monde ecclésiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher que là. D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu à rougir d'être professeur. C'est le plus honnête des métiers qui puissent être exercés par un homme stigmatisé comme moi.
Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma démarche, sur ma tenue. Il y allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de Thorvilliers était à Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner ma leçon, et, les autres jours, redoutant l'imprévu, j'entrais à l'institution, pour ainsi dire, à tâtons.
Les vacances nous séparaient; mais il était fort rare que le duc s'adjugeât leur durée entière. Il y avait toujours, au début ou à la fin, une part pour moi. Sous prétexte de répétitions à donner, ou simplement de visites à madame Ruinet, je venais à l'institution, et je jouissais alors à mon aise, dans une intimité plus complète, de cette chère tendresse que Louise ressentait peu à peu pour moi.
Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus?
Il avait été convenu que le professeur suivrait ses élèves dans leurs études ascendantes. De cette façon, je me retrouvais, après chaque vacance, le maître de ma fille.
Je ne calculais pas d'avance le jour où Louise quitterait l'institution. Mais, à tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinité, de resserrer l'intimité entre ma fille et moi; quoi qu'il dût arriver, le lien ne serait jamais rompu entre nous.
Un seul accident sérieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur.
Madame Ruinet, très confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices qu'elle faisait pour ses enfants avaient à ce point épuisé ses ressources, qu'elle allait être contrainte d'abandonner son institution. Il lui fallait, à bref délai, une somme importante pour une échéance. La vente seule, immédiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me prévenait de ce malheur, avant qu'il eût transpiré, pour que j'eusse à prendre mes précautions et à me mettre en mesure vis-à-vis des propriétaires nouveaux.
A cette confidence, j'eus l'éblouissement d'un éclair qui passe sans foudroyer. Je ne ressentis que la peur rétrospective du danger auquel j'échappais!
—Ne vendez pas! dis-je à madame Ruinet, je vous prête l'argent nécessaire.