J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si, dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions du maître.

Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que les inquiétudes qu'on lui donne.

Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du martyre… On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je me demandais avec anxiété:—Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses, désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée.

Tout l'été se passa dans ces transes.

Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce.

Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais, sourd au bruit, je voyais une harmonie, un poème, une extase monter dans ses yeux.

Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son recueillement.

Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux yeux. La bouche eut une palpitation tendre.

Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au, balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini.

J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de cette impiété de mon amour.