Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon cœur saignant et celui de ma fille sous son pied.

Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat?

XXII

A partir de ce jour-là, je n'ai plus mené qu'une existence lamentable, inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques, et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires.

Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie; mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier.

Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre cette précaution.

On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette fleur de printemps qu'il promenait fièrement.

La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus peur de cette gloire inexorable que les mœurs indiscrètes et frivoles du jour imposent à la jeunesse.

Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie. Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée.

Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc.