Je racontai ma vie à madame Ruinet. Cette mère tant éprouvée pouvait m'indiquer une espérance. Elle m'écoutait, en comparant son existence à la mienne, et à certains tressaillements douloureux, à certains sourires, je croyais sentir que celle que j'avais enviée pour sa maternité légitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes et idéales de ma paternité clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans la destinée une excuse à mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi simplement, régulièrement, correctement, le chemin ordinaire, elle était aussi accablée que moi. Le malheur était avec elle dans son tort plus qu'avec moi.
Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre. Louise était défendue contre ce mauvais père par sa situation même. Un duc, si pervers qu'il soit, ne séquestre pas, ne torture pas un enfant comme le ferait un être pauvre, isolé. Il y a tant de témoins qui le surveillent, sans compter son orgueil!
J'écoutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant à moi, avait passé comme un éclair sur le front de ma fille.
Il se vengerait, et je ne pourrais la défendre. Je n'imaginais pourtant pas cette férocité lâche, ce monstrueux mariage. Je supposais au contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du célibat à cette admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir à laisser s'étioler, dans un abandon dédaigneux, cette beauté fraîche, cette grâce décente, cet esprit élevé, cette raison simple et droite.
Il est plus raffiné dans ses tortures, ce voluptueux de méchanceté. Il lui plaît que cette innocence soit alliée à cette corruption; que cette vie épanouie soit gangrenée par ce cadavre; que cette vertu soit martyrisée; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte, à ce hideux accouplement.
J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus égoïste que méchant, serait peut-être désarmé par un intérêt qui primerait celui d'une alliance de sa famille avec celle des princes de Lévigny. Quand je me souviens de cette soirée, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son regard affilé, je me rétracte. L'entêtement de l'orgueil donne la volonté du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance la donne au plus fou.
Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé qui le provoque encore.
Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je dénonce.
Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience trouble.
Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible, mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois?