Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous.

Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours, avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts que pour bâiller.

Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le lendemain il ne reparut pas davantage.

Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement cruel, une surprise aiguë.

Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne plus l'admirer.

Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston.

Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un appartement. Il me semblait que Louise était plus triste.

Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis, combattus par la raison.

Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit. C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura.

Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que celle-ci ne lui fut pas présentée.