Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter encore celle-là? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée.

XXIII

Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption.

J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de le faire revenir, si je me confiais à lui.

J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui.

Ah! ce cher et vaillant cœur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et, lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver.

J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la paternité.

Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune précaution pour le retenir.

Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude, ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier:

—Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une paternité usurpée?