Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions apportées de Rome. Là, j'avais vu des prélats sourire à mon interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus graves que les miens. Là, j'avais vu les humbles du clergé, les petits, les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour moins que cela!

D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive, fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré.

Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa loge, se croirait obligé d'y venir.

Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée, un jeune homme qu'il me sembla reconnaître.

Lui aussi attendait.

Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai, je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux pas derrière lui.

C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi. J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir!

Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la porte d'entrée.

Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair, mais c'était la chère vision.

Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu.