—Quoi donc?…

Jules de Soulaignes était redevenu très pâle. Il hésitait à continuer.
Je fus saisi d'une peur secrète.

—Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur.

Il me plaisait de dire la vérité, sans me trahir.

Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout à sa douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau et terrible remords.

Il paraît qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant, à la naissance de Louise, des bruits fâcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par ses allures, par les libertés philosophiques de son salon, avait heurté, plus d'une fois, les jansénistes de l'aristocratie. On avait été surpris de sa maternité tardive et on l'avait malignement commentée. Les absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en voulait pas beaucoup à la mémoire de la duchesse. Dieu l'avait jugée. Le monde dévot ne prétendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des torts que s'était donnés sa femme, pensant bien qu'il les avait trop subis, après les avoir provoqués par sa conduite. On le savait engagé dans des spéculations, retenu aussi en Italie par des liens équivoques. M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu eût un jour pour quasi-belle-mère la vieille Paola Buondelmonti, et subît en attendant, comme beau-père, un mauvais sujet renégat de sa cause, de la trempe du duc de Thorvilliers.

Les grâces de Louise étaient indifférentes à ce vieillard prévenu contre les grâces de la défunte duchesse. Il était de ceux qui croient par préjugé, avant la science, aux influences fatales de l'hérédité. Il refusait donc obstinément de rien donner, de rien promettre pour ce mariage. Jules de Soulaignes, désespéré de ce refus, sachant l'inutilité d'une résistance ou d'une insistance, avait pleuré avec sa mère, s'était tordu, pendant huit mois, dans un désespoir qui l'eût poussé au suicide, s'il n'eût eu la vocation des héros qui les force à retourner à la bataille, pour y élargir leurs blessures.

Après s'être bien convaincu qu'il ne pouvait guérir, il était revenu pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relâche de cette vue d'un rêve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui fût permis, et qu'il avait proclamé, en voyant Louise pour la première fois, l'ineffable supplice de se sentir consumé par un sentiment qui n'a rien des égoïsmes vulgaires.

Voilà ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place de la Scala, en se détournant de temps en temps pour regarder le théâtre; comme s'il eût redouté que ces confidences, faites à mi-voix, pénétrassent à travers les murs et allassent troubler, comme un reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses tortures, ou, comme s'il eût espéré qu'un rayon d'elle pût s'échapper du théâtre et venir le récompenser!

Je l'avais écouté avec une tristesse profonde. Je m'étais cru châtié jusque-là. Je me trompais. Le châtiment véritable commençait, et celui-là, je ne pouvais le renier. J'étais puni dans ma fille.