—Que me dites-vous? Le prince…
—Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes.
—Non.
—Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro.
J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au plus profond de la chair.
—Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire?
—C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de cœur, au poison; il en a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable! C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille!
Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et retomba sanglotant.
—Êtes-vous, bien sûr?… lui demandai-je d'une voix étranglée.
D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux.