Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes par lui-même.

Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince comme son gendre futur.

Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé.

Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne fût enlevé à nos consciences.

La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux.

Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison serait-elle victime?

Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi.

Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût.

J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre; c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième siècle, celui qui se moque des lazarets.

Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret public dont nous voulions la preuve.