Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence, une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom; c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des consultations, et la maîtresse était la garde-malade.
Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la vérité et que je venais lui acheter des preuves.
La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue.
Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de cette corruption.
J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune, c'est-à-dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des prescriptions accablantes.
Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce mémoire, la nomenclature de ces témoignages.
Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris.
La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il n'hériterait pas de sa fiancée.
Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain. J'allai à l'archevêché.
C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le suicidé, pour ne pas reconnaître une victime.