On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique; mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur lui.
Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti une manœuvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais plus rien, et ce que cette fille, écœurée de son rôle, avait accepté, si je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa discrétion, c'était me dénoncer au duc.
Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce que j'ai épuisé tous mes moyens d'action.
Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait. Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince, ou à la rencontre de Louise.
Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes qui s'occupent de son trousseau.
Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux, je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de cette solitude.
Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure. Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur. Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire; peut-elle deviner un égout?…
Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris son deuil.
—Votre oncle est mort! lui dis-je.
—Oui, me répondit-il avec une grosse larme.