Est-ce que la police est désarmée vis-à-vis d'une étrangère qui n'est en France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion la fléchirait sans doute…
Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans le gouffre pour délivrer Louise.
Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi.
J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui. Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la posséder et la voir heureuse!
Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la profaner?
Je résistai à la séduction de ce crime-là. Jules fut retenu par sa mère; elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de mourir.
J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera irréparable.
Je concentre mon cœur. Je voudrais l'empêcher de déborder… On sait ce que je souffre… Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime colère.
Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera sainte.
La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un crime…