Pendant mon premier séjour au château de Chavanges, j'eus peu d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fière. Passant au milieu de cette société évaporée, comme une sorte de rayon lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les conversations bruyantes, paraissant causer avec facilité, quand elle se trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup, travaillant à des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur égale qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours à demi-voilées; servant avec une grâce un peu froide le café, le thé ou les rafraîchissements, le soir, sur le perron du château; se mettant au piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la première du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu vives qu'elle était forcée d'entendre, que Reine n'écoutait jamais, que la marquise provoquait, elle était une ombre douce à l'éclat de mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui donnaient la main; Gaston s'amusait à lui dire bonsoir en anglais; mais personne n'eût songé à lui manquer de respect.

Je fus étonné, à Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans.
Sa douceur grave la vieillissait.

Deux ou trois fois, je m'étais rencontré avec elle, dans la bibliothèque du château. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares, des mémoires. Un jour, elle, était attablée et commençait une traduction. Un autre jour, elle m'avait consulté sur un roman à lire, ne me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se méfiait de la liberté que les romanciers français, surtout les romanciers féminins, prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions.

Elle n'affectait aucune façon de prude; mais elle était décente naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et blanches, suffisait pour dénoncer le déplaisir qu'on lui causait.

Reine était excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmât par des démonstrations trop vives. J'ai pensé souvent que mademoiselle de Chavanges était surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de compagnie, une sorte d'écran qu'elle attirait à elle, quand elle avait besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les hôtes de sa grand'mère.

Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci s'évaporait au feu de ses souvenirs.

A Paris, dès ma première visite à madame de Chavanges, je résolus de prendre miss Sharp pour confidente.

La marquise était souffrante, alitée; Reine gardait sa grand'mère. Ce fut l'Anglaise qui me reçut.

Elle fut bien obligée de causer, pendant le quart d'heure que je passai avec elle, et tout de suite elle entama l'éloge de sa jeune maîtresse.

Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui trahit la révolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la loyauté (c'était un des mots qu'elle affectionnait), la sûreté de caractère de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint à me dire que son rêve était de voir sa chère élève bientôt mariée à un homme de grande famille, de grande éducation, digne de sa grande intelligence et de son grand cœur. La marquise n'avait plus guère d'années à vivre, si même on pouvait parler d'années; le moindre rhume faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout à coup seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle l'amour d'un mari?