Je souriais en écoutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et je me sentais fouillé par ce regard. Ce mari souhaité, c'était moi. Elle me le faisait entendre, et, comme si son regard n'eût pas été assez explicite, elle en arriva à prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers pour me déclarer, avec une sorte d'énergie, qu'il ne serait pas du tout le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges.
Sans aucun doute, c'était un charmant garçon. Miss Sharp prononçait charmant, en écrasant le mot entre ses lèvres qui s'amincissaient, et pour laisser voir qu'elle faisait une concession à l'opinion publique, sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractère de ce charmant M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractère sérieux de mademoiselle Reine.
Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout à fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal.
Reine était certainement une enfant gâtée. Elle affectait la gâterie, pour gâter à son tour sa grand'mère. Mais quand la marquise ne serait plus là; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle véritable grande dame, jalouse de respectability, se dégagerait de cette jeune fille méconnue par les convives ordinaires de la marquise, inconnue de ceux qui étaient dignes de la connaître.
Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait à
Reine, pour donner tout l'avantage à celle-ci.
Ces confidences allaient, si étrangement, si directement, au-devant de mes rêves, que je me défendis mal de comprendre, et que je perdis mon sang-froid. Pourtant, cette première fois, je ne formulai aucun aveu, probablement inutile. Par un mystère étrange, il me semblait que si je me reconnaissais dans ce mari souhaité, j'offenserais l'admirable candeur de cette Anglaise.
Je me bornai à de vagues formules de félicitations, pour l'amitié intelligente de miss Sharp à l'égard de mademoiselle de Chavanges, et de remerciements pour l'aimable confiance dont j'étais honoré.
Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui parut avoir assez duré, elle se leva sans affectation.
Miss Sharp était de bonne famille. Son père, baronnet et colonel, avait fort malheureusement spéculé; si bien que, sous le faux semblant de perfectionner son instruction française, miss Sharp avait accepté la position qui lui avait été offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien ne sentait en elle la domesticité, ni même l'humilité d'une compagne salariée. Elle avait si peu de prétentions, et se tenait si bien à sa place, que sa place était partout.
—A quoi tient la destinée! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais Reine de Chavanges qui élève mon ambition, j'aurais de la joie à aimer cette noble jeune fille, et à lui rendre son rang dans le monde.