Suggestion de l'orgueil! Frivolité d'un amour débordant qui veut faire profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma reconnaissance envers miss Sharp à mon amour absolu.
L'indisposition de la marquise, ce délabrement qui finit par avertir les plus obstinés, empêcha les réceptions régulières, et Reine ne pouvant recevoir seule, on ne reçut pas pendant tout cet hiver.
Je n'avais d'autre aliment à ma patience que mes rencontres avec miss
Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la santé de la marquise.
Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine.
A la seconde visite, je m'étais livré. Pour la première fois de ma vie, je me racontais, et c'était un bonheur d'allègement qui me rappelait les délices du confessionnal, fort négligées depuis quelques années.
L'Anglaise, discrète, pudique, sentimentale, accueillit avec bonté cette confidence d'un amour sublime. Elle était fière de l'avoir deviné.
—Tout de suite, me dit-elle avec animation, dès le premier coup d'œil, j'avais bien vu, Roméo, que vous aviez donné votre âme à Juliette! Mais rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empêcher de lui donner votre nom.
Je n'osais parler des autres prétendants, ni, surtout, de Gaston de Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout à la fois l'amour et l'amitié, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en paraissant suspecter l'amitié.
Mais miss Sharp comprenait ma réserve et la bravait. Elle entamait toujours, avec une vivacité presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si j'avais pu me méfier d'elle, je me serais demandé pourquoi elle me donnait tant de raisons de haïr mon ami, et pourquoi, en se vantant de le déprécier à tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges, elle courait le risque de pousser la jeune fille, fière et indépendante, à le défendre par générosité, à l'aimer plus qu'un camarade d'enfance.
Je jugeais que ce zèle pour moi était excessif; mais quelle méfiance aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractère de Reine. Mon amour avec sa mélancolie m'emplissait l'âme de bonté. Je trouvais tout aimable. C'était avec une passion d'amitié que je serrais les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se départir de sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien qu'elle ne me donnât aucune affirmation positive, elle était convaincue que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientôt, comme je méritais d'être aimé. Reine était aussi sentimentale que moi!
Je souris, la première fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer mon sourire. Je racontai la petite scène de la bibliothèque.