Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-Élysées, quand elle faisait une promenade hygiénique avec miss Sharp, pour se délasser de la fatigue de veiller sa grand'mère. L'excellente miss Sharp m'avait prévenu des jours, des heures, où j'avais la chance de l'entrevoir.
Elle m'avait paru triste et pâle. Une fois son regard, qui flottait en dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tête avec une gravité tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire:
—Je pensais à vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrêter la voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne, et quand je serai en deuil, ce sera pis encore!
J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire.
Un jour donc elle entra. Miss Sharp, évidemment, avait obtenu cette apparition.
Je prenais congé de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le passage, en ouvrant la porte et délibérément, sans me dire bonjour, d'une voix brève, pressée, saccadée:
—Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous étiez là… Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les miens. Elle est bien touchée de vos visites. Je crois qu'elle pourra sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas à nos amitiés de Paris. Nous partirons aussitôt pour l'Italie. Elle veut aller passer l'hiver à Rome; le médecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la guérit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai guère envie de voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et que j'ai besoin de me reposer.
Elle tourna à demi un fauteuil qui était à côté d'elle, pour s'y asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'idée, avec la même façon de parler:
—Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la carte qu'on nous remet de sa part?
—Sans doute! répondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de répondre, et en baissant les yeux comme devant une évocation désagréable.