Pourquoi, à ce moment, n'ai-je pas trouvé la formule d'un aveu, d'une prière, d'une adoration qui nous eût sauvés, elle, moi!… Elle m'eût aimé; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur était là, loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu'à étendre la main; elle eût laissé prendre la sienne; nous nous serions fiancés, et chacun eût gardé la foi promise.

Fut-ce la présence de miss Sharp qui me gêna? Fut-ce la crainte d'offenser ses dix-huit ans, si ingénus dans leur hardiesse? Dois-je m'en prendre à ma stupeur, à mon respect?

Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements, à propos des grands poètes; je voulus plaisanter à propos de mes vers; je fus stupide. J'étais trop pur pour être habile. Elle était trop innocente, pour comprendre mon embarras et m'en savoir gré.

Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une menace de mépris. Les beaux yeux de Reine s'élargirent pour mesurer ma maladresse.

IX

Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais dû faire.

Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des cœurs de vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?…

Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature humaine.

La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je me perdis, en la perdant…

Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome, pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine.