Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome. Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun Italien parmi les prétendants.
—Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.
Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en tenir.
Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la question.
—Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette blonde sentimentale?
—Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur, cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on ne pouvait tromper.
Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé
Cabirand: je lui fis ma confidence complète.
—Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui écrirai.
Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page, tirée d'un psaume!
Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les Ardennes.