Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à plusieurs reprises, je me trahis.

Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.

Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant quelques instants isolés.

Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de Thorvilliers et Gaston.

Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:

—Prenez garde! Vous êtes jaloux!

Je tressaillis; je voulus nier.

—Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous n'avez encore aucune raison pour le devenir.

Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.

Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et m'en félicita.