J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis, en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.

Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.

—Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.

Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la main, la levant.

L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une insulte.

Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux qui rayonnaient:

—Encore une fois ne me mets pas au défi!

Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.

—Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.

—Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect; mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une comparaison… prends garde que je ne la lui offre… Je te l'ai déjà dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te convient tout à fait.