—Pour la Pâleur aussi? voilà qui est trop fort! dit le bon M. Arnold qui ouvrait de grands yeux pour mieux entendre tout ce qui se disait. N'est-ce pas, mon cher Gottlieb? Tiens, est-ce que vous seriez malade, mon cher ami? vous avez mauvaise mine.

—C'est la pipe ou c'est la bière, murmura M. Gottlieb; je ferai bien de m'en aller.

—Attendez encore un peu, dit Wolff qui n'avait jamais été si tendre pour son ennemi, l'ouragan va s'apaiser. D'ailleurs, il n'est pas minuit, et c'est à minuit, vous le savez, mon cher monsieur Gottlieb, que les démons, les fantômes et les gnomes font leurs apparitions.

—Oui, oui, ce sont les bonnes femmes, les commères qui disent cela; mais je n'y crois guère, moi, aux fantômes, aux vampires, à tous les sortiléges! Et en parlant ainsi avec une animation presque fébrile, M. Gottlieb prenait des airs fanfarons les plus comiques du monde: C'est que je suis un esprit fort, moi! dit-il comme conclusion et en appuyant ses deux poings sur ses genoux pour regarder Wolff, bien en face.

—Alors, je suis sans doute un esprit faible, reprit Wolff; car je crois tout, ou plutôt je ne nie rien. Oui, j'imagine et j'aime à penser qu'il y a au-dessus de nous, autour de nous, un monde que nous ne connaissons pas, que nous ne pénétrons pas par les yeux de la chair, mais qui peut, dans certaines circonstances extraordinaires, se laisser entrevoir. Il y a des visions bien constatées et qu'on ne peut révoquer en doute.

—Je ne suis pas visionnaire, moi, dit M. Gottlieb dont la voix perdait son assurance.

—Vous n'en savez rien, mon cher monsieur Gottlieb, repartit doucement Wolff. Je vous crois trop instruit et de trop bonne foi pour nier l'évidence. Vous ne croyez pas aux visions parce que vous n'en avez pas encore vu.

—C'est possible, après tout, répondit M. Gottlieb qui se laissait aller insensiblement à la pente qu'on lui ménageait.

—Est-ce qu'il n'est pas évident que les âmes de ceux qu'on a bien aimés reviennent parfois nous visiter, et vivent, après la vie, dans l'air que nous respirons?

—C'est évident, dit M. Arnold qui se rangeait d'ordinaire à l'opinion de Wolff.