Et Wolff, qui n'avait jamais été d'une gaieté pareille, affecta de mettre la tête dans ses deux mains, comme s'il méditait. Les deux vieux amis ne savaient plus trop s'ils devaient rire ou prendre la conversation au sérieux. Ils se regardaient tour à tour et regardaient devant eux. Comme on avait fumé pendant toute la soirée, l'atmosphère avait de la lourdeur et ces bonnes gens étaient dans des nuages authentiques.

Tout à coup, au beau milieu du silence qui s'était établi, et tandis qu'on n'entendait que le ronflement du poêle et le bruit du vent qui frappait au dehors, la porte s'ouvrit, une femme s'avança lentement, étendant les mains et écartant la fumée, qui formait comme un voile vaporeux, semblable à celui qui accompagne d'ordinaire les féeries.

M. Gottlieb, dont les deux yeux rougis sortaient de leur orbite, comme des escarboucles qui tombent de l'écrin, poussa un cri. Arnold répéta l'exclamation. Wolff regarda à son tour et tressaillit. Tous les trois, ils avaient fait mentalement la même évocation, et tous les trois, ils étaient stupéfaits.

—Mademoiselle Gertrude! dit le jeune homme.

—Tiens, c'est Gertrude, répéta maître Arnold.

—Gertrude! balbutia comme un écho le pauvre M. Gottlieb, qui essayait de raffermir son courage et qui se sentait bien, dans ce moment, le petit-fils de Mars et de Vénus.

—On dirait que je vous ai fait peur, dit la jeune fille, qui s'était avancée jusqu'à la table.

—Peur! s'écria Gottlieb. Ah bien oui!

—Peur! répéta Arnold, toi, mon enfant!

—En effet, mademoiselle, vous nous avez fait peur, dit Wolff simplement; nous parlions d'apparitions célestes, sans y croire beaucoup; vous êtes venue, et nous y avons cru tous les trois.