Et l'excellent M. Arnold se couvrait le visage de ses deux mains.

—Montons chez moi, dit Wolff en passant son bras sous celui de son vieil ami.

Quand on fut dans la chambre du jeune homme, l'ancien drapier s'essuya le front, et d'une voix émue, en se renversant dans le fauteuil que Wolff lui avait offert:

—Je vais vous faire ma confession, mon ami. Vous allez savoir ce que tout le monde ignore dans la ville. On me croit riche, ou du moins dans une aisance qui enlève tout souci à l'avenir; c'est là une erreur. J'ai des dettes, de grosses dettes. Je dois à Gottlieb; et Gottlieb veut être payé.

—Ainsi la rumeur publique ne se trompe pas, ce faux ami est un usurier! s'écria Wolff.

—Ne dites pas cela, ne dites pas cela, reprit M. Arnold avec vivacité. Gottlieb est un ancien commerçant très-expérimenté et très-habile; il veut faire rapporter à ses capitaux, en les plaçant, ce qu'ils lui rapportaient dans le détail, voilà tout. Mais laissez-moi vous raconter par ordre l'origine de mes chagrins. Ah! mon cher Wolff! il n'y a pas de plus grand malheur pour un bon mari que de perdre sa femme. Si vous aviez connu madame Arnold! Gertrude a toutes les qualités du cœur; mais ma femme, à toutes celles-là, joignait celles de la tête. On m'a toujours fait honneur de la prospérité de notre maison. Entre nous, cette prospérité, plus apparente que réelle, d'ailleurs, était l'œuvre de ma chère femme. Moi, je me connaissais en draps; je savais mieux que personne juger de la qualité, du tissage et du teint. Je faisais les emplettes, et je crois que, sans mentir jamais, j'étais assez adroit dans l'art de persuader les acheteurs. Mais ma femme! C'était elle qui enregistrait les recettes, qui dressait l'inventaire, qui était le génie financier de la maison! Voyant que je me fatiguais, elle avait voulu, la chère et tendre amie, me donner une maison hors la ville; celle-ci, monsieur Wolff. Par malheur, nous n'étions pas assez riches pour payer comptant. Ma femme s'avisa d'emprunter à Gottlieb. Elle était certaine de rembourser: elle avait fait ses calculs, et en dix ans tout devait être payé, et nous nous serions trouvés riches et heureux. Mais dix ans! c'est l'infini dans le commerce. Ma pauvre femme devint malade, et je suis certain que le chagrin de me laisser des embarras fut pour beaucoup dans sa mort prompte. Si vous saviez, mon bon Wolff, avec quelle sollicitude, dans sa maladie, elle essayait de m'instruire de ce que j'aurais à faire! Elle est morte la main étendue sur le livre de caisse. Le bon Dieu est juste; et puisqu'il nous frappe, c'est qu'il a ses raisons. Je me courbai donc sous la terrible épreuve qu'il m'envoyait. Après avoir pieusement et chrétiennement enterré ma femme, je me relevai avec courage:—Allons, maître Arnold, me dis-je à moi-même, tu as ta fille à élever, à aimer, à doter: travaille!—Ce n'est pas la bonne volonté, ce n'est pas le courage qui m'a manqué, c'est l'inspiration. Le bon Dieu devrait faire mourir à la fois les deux époux, quand il frappe des commerçants. Je ne pouvais pas suffire aux achats, à la vente, à la caisse. J'achetai trop vite, mal à propos. Je vendis à perte des marchandises dont je m'étais encombré, et je ne sus pas calculer avec assez de soin les comptes d'intérêt. Bref, au bout de quelques mois, je m'aperçus que j'allais vers un abîme. La dette envers Gottlieb, que ma femme avait commencé à diminuer, et qui eût été éteinte, s'était considérablement accrue. Je vendis à la hâte mon établissement: il me fallut subir un rabais énorme sur des marchandises que mon successeur traitait de désavantageuses. Je vins m'installer ici avec ma fille et Marguerite. Chez moi? non, chez Gottlieb, car les petits à-compte donnés sur le prix de la maison ne me donnent pas le droit d'en revendiquer la propriété. J'espérais, à force d'économie, en utilisant des créances que j'avais gardées, et avec l'argent provenant de la vente de ma maison, m'acquitter peu à peu; mais d'abord, ces créances, pour en tirer parti, il fallait attendre, profiter des occasions. Gottlieb me les racheta, mais me fit perdre beaucoup. Les affaires allèrent mal: mon successeur, au lieu de me payer régulièrement, me demanda du temps et me fit des billets: l'ami Gottlieb escompta ces billets. Vous le voyez, mon ami, ma situation est bien loin d'être aussi avantageuse que le public la supposait. Cependant Gottlieb, qui n'est pas un méchant homme, me laissait tranquille, et, je le crois, aurait pris patience jusqu'à ma mort, si, tout à coup, il ne s'était mis en tête que nous nous étions moqués de lui.

—Hélas! s'écria Wolff, c'est moi, monsieur Arnold, qui, par mon étourderie, suis la cause de vos chagrins. Je ne m'en consolerai jamais.

—Non, mon ami. Gottlieb, je l'ai découvert, avait un plan. Il a été tenté de le démasquer plus tôt qu'il ne voulait, pour se venger. Mais tôt ou tard, mon bon Wolff, j'aurais été sa victime.

—Que veut-il? que demande-t-il? cet infâme usurier, ce Shylok!

—Ne lui dites pas d'injures, mon bon Wolff, même en son absence; il trouverait moyen de les entendre: c'est un homme si fin! Ce qu'il veut? Parbleu, il veut tout! moi, ma maison, ma fille!