—Votre fille! vous! parlez, expliquez-vous!

—Eh bien! voilà: Il y a deux jours, il m'a pris à part, et il m'a dit:—Mon cher Arnold, j'aurais besoin de tout mon argent, parce que je songe à me marier.—J'ai voulu rire; car si Gottlieb est un peu plus jeune que moi, il ne l'est pas assez pour prétendre me traiter en vieillard et se traiter en jeune homme.—Et avec qui songez-vous à vous marier, compère? lui ai-je demandé.—Alors, mon ami, Gottlieb m'a regardé dans le blanc des yeux, et j'ai eu peur; et il m'a dit:—Avec mademoiselle Gertrude, votre fille, si vous voulez bien le permettre.

Wolff sentit une lame glacée lui entrer dans le cœur: il bondit sur sa chaise.

—Et qu'avez-vous répondu?

—Je n'ai rien répondu d'abord, mon ami. J'ai baissé la tête.—Je vous donne trois jours pour réfléchir, pour préparer Gertrude à voir en moi son futur mari, a ajouté Gottlieb, et il est parti, me laissant navré, désespéré.

—Il faut refuser, monsieur Arnold, il faut refuser.

—Croyez-vous que je vous demanderais un conseil, mon bon ami, s'il ne s'agissait que de suivre le mouvement de mon cœur. Oh! certainement, que je refuserais. Je m'étais fait à l'idée de ne jamais quitter mon enfant. Nous étions si bien dans cette maison, vivant tous ensemble! Mais, si je refuse, il me faut partir. Où aller? Le peu qui me restera suffira à peine à meubler une chambre. De quoi vivrons-nous? Je n'ai plus la force de travailler. Gertrude ne sait pas d'état. D'ailleurs, je mourrais plutôt que de lui devoir un morceau de pain... Oh! mon cher Wolff, je suis bien malheureux!

Wolff était tenté de dire à ce père au désespoir:

—Donnez-moi votre fille: je travaillerai, moi, pour vous tous.

Mais Wolff était très-pauvre. Ses parents, d'honnêtes cultivateurs, avaient fait d'énormes sacrifices pour l'aider dans ses études. Il devait se passer sans doute encore quelques années, avant qu'il eût un état, une place productive. D'ailleurs, Wolff ne voulait pas profiter de la détresse de la maison, pour prétendre à la main de Gertrude.