—Ce sont les traités de 1815 qui vous empêchent de comprendre, s'écria la jeune veuve française avec un petit air mutin le plus charmant du monde.
—Quelle jolie déesse de la liberté vous faites! dit Stanislas en saluant madame Vernier; vous, monsieur, ajouta-t-il avec gravité, vous comprendrez Ottavio quand vous l'aimerez, c'est-à-dire dans une heure. Voici donc la présentation au complet. Quant à vous, monsieur, je vous ai deviné, n'est-ce pas? Anglais convaincu de spleen! Soyez le bienvenu dans notre colonie. Nous sommes tous, plus ou moins, des naufragés du vieux monde; chacun de nous est à la recherche d'une espérance, et porte le deuil d'une illusion. Vous avez bien nommé cette île; nous y rêverons à la fortune, à l'amour, à la liberté! Nous allions en Australie, le pays de la réalité; mais notre vaisseau s'est égaré et avarié en flânant en route; le capitaine a mieux aimé nous déposer ici qu'au fond de la mer. C'est une attention délicate que vous n'apprécierez peut-être pas, mais dont nous sentons tout le prix. Dans cinq ou six jours, on revient nous prendre. Vous serez libre alors de nous suivre; jusque-là vous représenterez l'Angleterre dans ce naufrage universel; et quand l'heure des confidences sera venue, vous nous direz vos chagrins si vous en avez; car les plus malheureux sont souvent ceux qui n'ont rien à pleurer.
—Je vous remercie, dit l'Anglais. Si je pouvais être guéri, je vous choisirais comme médecin.
—Bah! il n'y a pas de médecin ici; il n'y a que des malades. Nous nous guérirons mutuellement, et, pour commencer, je vous ordonne de dresser votre tente à côté de la nôtre; nous allons procéder à votre emménagement.
Sir Olliver était subjugué, moins par la rondeur un peu familière de l'artiste que par l'excentricité de la situation. Qui sait même si un magnétisme dont il n'avait pas conscience ne commençait pas à agir? Ces trois jeunes femmes avaient chacune un charme différent, qui empruntait à la liberté de la solitude une rapidité et une puissance d'action décisives.
L'Allemande, avec sa candeur pensive, avec sa douce tristesse, était peut-être, des trois fées, la moins redoutable pour le repos futur de sir Olliver. Mais l'Espagnole, avec ses grands yeux jaunes, avec ses lèvres de pourpre, avec ses dents blanches, avec l'accent dramatique qu'elle avait mis à dire son fameux: pas encore; mais la Française, avec son esprit, sa vivacité, ses reparties, ses provocations politiques, avec ses yeux pleins d'étincelles et son rire sonore, semblaient défier l'ennui, et sir Olliver, s'il aimait à s'ennuyer, aimait aussi à recevoir des défis.
Les préliminaires de la connaissance une fois terminés, les renseignements une fois échangés sur les ressources que chacun pouvait offrir à la communauté, il fut convenu que le chalet de sir Olliver serait dressé et offert à ces dames comme un sanctuaire; que ces messieurs dormiraient à la belle étoile; et qu'on ne ferait pas à cette île des Rêves l'injure de se plaindre des réalités blessantes qu'une connaissance un peu plus approfondie pourrait faire découvrir. On avait des provisions, des costumes et du beau temps; que pouvait-on souhaiter?
Les six voyageurs étaient arrivés deux jours avant sir Olliver. La topographie de l'île n'avait donc plus rien d'inconnu pour eux, et ils se hâtèrent, à force de renseignements, d'ôter toute envie à l'Anglais de continuer ses promenades de découvertes. La journée se passa dans des projets. On eût dit que des années devaient s'écouler dans l'Archipel. Chacun arrangeait, attifait le paysage à sa guise. C'était à qui baptiserait d'une épithète la montagne, la prairie, l'arbre de droite, le buisson de gauche. On adopta officiellement le nom d'île des Rêves, quoiqu'il parût légèrement prétentieux au peintre et à la jeune Française, peu enclins, par nature et par profession, à la mélancolie. Tous les idiomes payèrent leur tribut. On proposa d'élever un monument, d'entailler les arbres, de graver les noms sur le roc; on se proposa tant de choses, on voulut songer à tant d'entreprises, que, vers le soir, le chalet seul était dressé. Mais alors on reconnut avec stupéfaction que cette maison était une simple guérite, et qu'il était impossible d'y loger plus d'une personne.
—Ce sera le palais du roi, dit Stanislas; sir Olliver, nous vous le rendons.
—Je refuse, repartit l'Anglais; j'y mets seulement les archives et les provisions du royaume.