La nuit vint, une nuit de féerie; les étoiles semblaient rire dans le ciel; la lune chuchotait de mystérieuses harmonies. Les dames disparurent derrière les arbres, qui parurent s'ouvrir pour les reprendre, comme des dryades échappées. Les hommes ne s'endormirent que très-tard. Une confiance sereine, une simplicité touchante veillaient sur cette société si divisée, mais qu'un accident inouï condamnait à la vie en commun.
—O Icarie! s'écria le peintre avant de croiser ses bras pour se coucher sur l'herbe, voilà ton paradis! Je me sens chaste et heureux comme dans une utopie.
—Oh! si le capitaine Michel pouvait me voir! dit sir Olliver, qui se sentait prendre par cette intimité décente et complète.
L'Allemand ne s'étonnait pas. L'Italien soupirait. Ce beau pays désert le faisait penser à sa belle patrie.
—Dormez, mon bon Ottavio, dit le peintre en lui serrant la main. Vos amis de là bas vous attendent dans le sommeil.
L'Italien secoua la tête et s'enroula dans son manteau.
Le lendemain, chacun s'éveilla avec gaieté. Sir Olliver lui-même se creusa la tête pour être triste, et fut désolé de ne pas trouver le moindre prétexte de mauvaise humeur. Il y avait dans l'atmosphère, dans l'entourage, dans la société elle-même, une bonne volonté de vivre, un épanouissement de jeunesse, un hymne de santé, qui dispersaient les papillons noirs, les brumes de la Tamise, les mélancolies du Rhin, la mal'aria romaine. L'étrangeté de la situation non-seulement autorisait toute infraction aux habitudes européennes, mais semblait même imposer l'obligation, le devoir de ne rien faire qui établît une opposition choquante, inharmonieuse entre la liberté qu'on respirait dans l'île et les allures des nouveaux habitants.
—Qu'allons-nous faire aujourd'hui? demanda le peintre en abordant les dames qui sortaient de leurs bosquets de nuit.
—Nous allons, pour notre part, faire un peu de toilette, répondit madame Julie Vernier.
—Je m'y oppose, répliqua Stanislas, parce qu'alors sir Olliver mettra des gants, Frantz des manchettes, Ottavio un jabot, et que je perdrai mon rang de citoyen dans une société si raffinée. Rappelez-vous, mesdames et messieurs, que nous sommes encore trop vêtus pour la mode du voisinage.