Son père le recommanda brièvement plutôt à la sévérité qu'aux soins du directeur de l'école, qui était son ami, puis il retourna à son village, ayant accompli, pensait-il, son devoir.
Le petit Charles se sentit d'abord comme perdu et abandonné; mais l'intérêt et l'amitié qu'il trouva dans quelques écoliers de son âge lui rendirent le courage. Il résolut de travailler pour satisfaire son père; et, tant que dura l'hiver, il s'appliqua avec ferveur aux études latines et théologiques. Quand le printemps parut, il sentit en lui comme un souffle orageux et tout-puissant qui l'emportait loin des murs de l'école à travers les vallées et les montagnes que commençait à couvrir une végétation naissante; l'air qu'il respirait lui apportait les senteurs des fleurs et des herbes; il était attiré invinciblement vers elles: son beau songe lui revenait; il y voyait un emblème de sa destinée, et s'écriait, dans son angoisse présente:
«Non! non! Dieu ne m'a pas créé pour être un ministre protestant! C'est d'une autre manière que je dois l'adorer et proclamer sa grandeur!»
Il résista d'abord aux tentations de ses instincts invincibles; mais, un jour que toute l'école sortit pour faire une promenade dans la campagne, il s'éloigna de ses camarades et se perdit au milieu des rochers dans une gorge tapissée de plantes grimpantes et de fleurs. Là, captivé par la nature, l'embrassant et la caressant comme il eût caressé sa mère, il oublia tout dans la contemplation des trésors qui s'offrirent à lui. La nuit le surprit remplissant ses poches et entassant sur sa poitrine les plantes qu'il avait recueillies. Arrêté dans sa recherche ardente par les ténèbres, il se souvint tout à coup de l'école et de sa discipline. Épouvanté de son oubli de la règle, il n'osa pas revenir sur ses pas et aller implorer le pardon du directeur: la nuit était venue. Agité, frissonnant et terrassé de fatigue, il s'endormit dans un enfoncement du rocher tout couvert de mousse; le lendemain, il fut découvert par un des domestiques de l'école et il y fut ramené comme vagabond.
Le directeur écrivit au père l'équipée du fils; le père, le jugeant incorrigible et pervers, répondit au directeur qu'il voyait bien que son fils ne ferait jamais qu'un mauvais ministre de Dieu, mais que, pour le punir de sa rébellion à ses volontés, il l'humilierait en en faisant un ouvrier; et il donnait des ordres pour qu'on le mît à l'instant même en apprentissage chez un cordonnier.
Le petit Charles était d'une nature douce et faible; il ne résista pas et trouva même, au début, une sorte de satisfaction dans la demi-liberté que lui laissait sa nouvelle et étrange profession. Avant sa journée de travail manuel, il pouvait parcourir les champs, et le dimanche il s'y égarait en liberté. Le soir et durant la nuit, il classait les plantes et les fleurs qu'il avait récoltées et écrivait des dissertations sur chacune d'elles. Mais insensiblement ce double et incessant travail de l'esprit et du corps altéra sa santé. Puis, passer la journée avec des compagnons ignorants et grossiers lui était une rude épreuve. On le brusquait quand il restait silencieux; on lui reprochait son orgueil, et parfois même on lui cherchait violemment querelle. Cette lutte, qu'il subissait contre la destinée, finit par le terrasser; il tomba subitement malade, et le maître cordonnier, qui l'aimait comme un de ses meilleurs ouvriers, envoya chercher le plus habile médecin de la contrée.
C'était un très-savant homme qui se nommait Rothman; quand il arriva auprès du lit du pauvre Charles, celui-ci avait une grosse fièvre et était pris d'un peu de délire. Le docteur ne voulut pas l'éveiller de son sommeil pénible et se mit à étudier en silence les symptômes de la maladie; il découvrit une grande surexcitation de cerveau, et il se confirma dans son observation en voyant sur la petite table de l'apprenti ses herbiers et ses manuscrits ouverts; il lut quelques pages de ceux-ci, puis tomba tout à coup dans une longue rêverie tout en tenant le pouls du malade, qui battait très-fort.
Charles continuait à dormir, mais d'un sommeil pénible et bruyant et comme si quelque cauchemar l'avait oppressé. Il faisait pourtant un beau rêve, plus glorieux peut-être que celui qu'il avait fait une nuit sous le toit de son père, mais il n'en éprouvait pas le même contentement: ce songe lui semblait une dérision de la destinée présente; on raisonne parfois dans les rêves: il se voyait entouré de quatre hommes tout-puissants qui tenaient des sceptres et qui avaient des couronnes sur la tête; à ces couronnes, à leurs armes et aux décorations qu'ils portaient, il reconnaissait dans ces hommes le roi de Suède, le roi de France, le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne [9]. Tous quatre lui souriaient, répandaient à ses pieds des trésors et déposaient sur sa tête la couronne de la noblesse. Lui, ébloui, se débattait contre le vertige, et de là venait l'agitation de son sommeil.
Note 9:[ (retour) ] Ces quatre souverains comblèrent Linné d'honneurs.