Il se trouva à treize ans au siége d'Orléans, et s'y distingua; quand il perdit son père, on l'envoya étudier à Genève, sous le célèbre de Bèze, qui le prit en affection. Dégoûté des études, il s'enfuit à Lyon, et bientôt s'engagea dans les armées du roi de Navarre (depuis Henri IV). Il se fit aimer du roi par sa gaieté et son esprit; ce fut dans les camps qu'il composa sa tragédie de Circé.
Henri IV dut beaucoup à d'Aubigné dans les guerres qu'il fut obligé d'entreprendre pour reconquérir son royaume. A la mort de ce roi, d'Aubigné fut persécuté pour avoir publié une histoire très-hardie sur les hommes et les événements de son temps; il se réfugia à Genève. Ses biens furent confisqués, et ses ennemis obtinrent un arrêt qui le condamnait à avoir la tête tranchée.
D'Aubigné s'était marié, en 1588, avec Suzanne de Lerny; il eut de ce mariage plusieurs enfants, entre autres Constant d'Aubigné, qui fut le père de Mme de Maintenon. Il mourut à Genève, âgé de quatre-vingts ans, et fut enterré dans le cloître de l'église de Saint-Pierre. Il avait composé lui-même son épitaphe.
D'Aubigné a laissé un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers d'où l'on pourrait tirer de magnifiques extraits.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ.
Quand j'entends les écoliers de nos jours se plaindre et murmurer pour quelques méchantes et faciles versions grecques ou latines, je ne puis m'empêcher de songer à ce qu'étaient les fortes et universelles études des jeunes lettrés de la Renaissance, et quels écoliers ce furent que les Étienne Dolet, les Rabelais, les Montaigne, les Ronsard et ce petit Agrippa d'Aubigné, dont je vais entretenir mes lecteurs.
Par un jour d'automne pluvieux, trois hommes, couverts de longues robes fourrées, se chauffaient auprès de la vaste cheminée d'une salle toute lambrissée de panneaux de chêne. Cette salle était la bibliothèque du vieux château fort de Saint-Maury, en Saintonge. Une grande table, tendue de cuir, s'élevait au milieu, jonchée de livres, de papiers et d'écritoires de fer. A cette table était assis, dans un grand fauteuil, un petit garçon de sept ans, à la tête déjà méditative, à l'oeil vif, à la bouche sérieuse. L'enfant restait courbé, presque immobile; seulement son regard rapide se portait alternativement du cahier qu'il lisait à un livre grec ouvert devant lui.
Les trois hommes assis auprès du feu n'échangeaient aucune parole, comme s'ils eussent craint de troubler le petit savant; mais d'un sourire ou d'un signe ils se communiquaient leur surprise et leur contentement. Ce fut l'enfant qui rompit le premier le silence.
«J'ai fini, dit-il en se levant et en remettant le cahier au plus âgé des trois personnages; voyez, mon père, si vous êtes content.
--C'est à messire Henri Étienne [1] d'en juger, répondit le père, prenant son fils sur ses genoux et tournant au feu ses petites jambes; chauffe-toi, mon enfant, pendant que ton précepteur suivra sur le texte grec, et que messire Étienne relira ta traduction et s'assurera qu'aucun contre-sens ne t'est échappé.»