Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler sur mes joues.

—Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et pardon!—Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie, et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent pêle-mêle:

Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père, qui était un classique, un esprit philosophique très-net que n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique: «Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est le bâtard de son grand-oncle!»

Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise souche! mauvaise école!»

À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie.

Il poursuivit:

—Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je me suis fait cuisinier.

—Je devine, cuisinier par amour.

—Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour (triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui, elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant.

—Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis que le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne m'acceptez-vous pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux?