Que de jeunes filles sont pleines de bonne volonté, mais persuadées qu'elles sont incapables de faire telle ou telle chose par elles-mêmes! elles ne veulent même pas essayer. Elles manquent d'idée, d'activité, d'ingéniosité. Elles paraissent intelligentes, car elles raisonnent sur toutes les choses de la vie, mais elles ne savent rien faire par elles-mêmes; elles n'osent pas; elles hésitent si elles doivent ou non. Elles n'ont pas soif d'apprendre et de se rendre utiles.
Un exemple bien frappant que l'on voit à tout propos: un membre d'une famille se sent-il indisposé, la première pensée est d'aller quérir le médecin; celui-ci n'est pas chez lui, on l'attend avec impatience, mais on ne songe pas à ce qui pourrait être fait. Le médecin arrive, il ordonne la moindre chose, des serviettes chaudes, un cataplasme; mais la domestique n'est pas là; impossible de faire sans elle; on serait tenté de croire que la jeune fille est une enfant ignare.
J'ai vu une jeune mariée, qui avait reçu une éducation de ce genre, terriblement embarrassée.
Elle et son mari passaient seuls leur premier mois de noces dans l'hôtel de leurs parents à la ville, ceux-ci étant à la campagne. Un jour, ils avaient dîné dehors, et les domestiques en avaient profité pour sortir. Le mari fut pris d'une gastrite; ils montèrent dans une voiture et en route s'arrêtèrent chez un pharmacien pour acheter du tilleul.
C'était amusant de voir cette jeune femme embarrassée avec son petit paquet de tilleul dans les mains, effrayée à l'idée que son mari était malade. Elle n'avait pas eu la précaution de prendre avec elle une clef de l'appartement. Elle n'avait pas l'habitude!… Quant aux malades, jamais elle ne s'était occupée de les soigner; sa mère l'avait toujours soignée, elle, et lui avait évité les moindres soucis avec soin. Le concierge fut obligé de passer par une fenêtre pour s'introduire dans l'appartement et ouvrir la porte en dedans. Puis, il s'agit d'allumer le feu, de faire bouillir de l'eau; jamais de la vie elle ne s'était occupée de tout cela, elle ne savait par quel bout s'y prendre. Elle fut obligée de descendre réclamer le service de la concierge, qui était une fraîche brune aux yeux pers, et qui soigna le mari avec des attentions de toute espèce, pendant que la jeune inutile fut engagée à rester dans sa chambre, pour ne pas se fatiguer.
On n'apprendra jamais assez aux enfants, non seulement en bas âge, mais surtout dans l'adolescence, à savoir ce qu'on appelle en langage vulgaire, se retourner: faire usage de leurs dix doigts en temps opportun, utiliser leurs capacités selon les circonstances et les occasions.
Une fois, j'allais rejoindre une amie avec laquelle je devais me rendre à Saint-Germain, pour visiter une maison de campagne. Sa fille venait avec nous: c'était une jolie personne de dix-huit ans. Ses grands yeux noirs brillaient comme des diamants, et un gracieux sourire était stéréotypé sur ses lèvres.
Il était convenu que nous partirions par le train d'une heure, afin d'avoir l'après-midi à nous, mais «Laure n'est pas prête,» me dit la mère quand j'arrivai chez elle pour les chercher. La femme de chambre était occupée à l'habiller. A vrai dire, cela m'eût étonnée qu'il en fût autrement, car je connais Mme C. de longue date et je sais qu'elle attend toujours après sa fille. Le train d'une heure fut bientôt manqué, et je prévoyais déjà que nous manquerions le train de 2 heures, ce qui me donnait grande envie de renoncer à l'excursion pour ce jour-là, quand Mme C., s'étant absentée du salon, vint annoncer que nous pouvions descendre, Laure était prête; la jeune fille sortit enfin du corridor qui conduisait à sa chambre du pas égal et mesuré qui lui est particulier. Rien au monde ne peut la sortir de sa placidité immuable. Pendant que nous piétinions sur place, et que nous avancions sur le palier pour devancer le moment de monter dans la voiture, Mlle Laure, tenant absolument à ne pas franchir la porte sans avoir mis le dernier bouton de ses gants, s'était arrêtée pour accomplir ce travail de haute importance.
—Viens donc, lui dit sa mère; nous allons encore manquer ce train: tu mettras tes gants dans la voiture.
Je regardais Mme C., elle tenait ses gants à la main; il lui semblait ainsi entraîner plus vite sa fille. Elle lut sans doute dans mes yeux, car elle me dit d'un ton d'excuse: