La fillette doit passer sa tendre adolescence à l'abri du monde et des idées de coquetterie, afin de se donner sans distraction à l'étude, afin de ne pas avancer trop vite dans la connaissance des désillusions.
Mais lorsque l'âge de vivre humainement est arrivé, lorsqu'il est temps de goûter des plaisirs doux et permis, puis de songer à devenir épouse et mère de famille, pourquoi en retarder l'instant? Pendant un très petit nombre d'années seulement, il est possible de danser avec ce bonheur pur et sans mélange, qui est l'apanage de la jeunesse!
Il n'y a qu'un âge pour croquer les pommes vertes à belles dents; certes, il ne faut pas en abuser au point d'abîmer son estomac; de même, des petites sauteries, des petits bals, des petits plaisirs qu'on ne saurait plus goûter à cinquante ans, doivent être permis à la jeunesse, lorsque l'étude ne réclame plus aussi strictement l'attention, et avant que les grands devoirs de la famille ne viennent nous accaparer.
En ne contrecarrant pas, pour des motifs d'un intérêt relatif, ce que la nature a en quelque sorte institué, on évite bien des heurts. Pourquoi voyons-nous tant de femmes d'un certain âge ridiculement coquettes et avides de plaisirs mondains? parce qu'elles ont été contrecarrées à l'époque où il aurait été rationnel pour elles de les prendre. Maintenues en arrière sévèrement par une mère trop coquette ou très rigide, du couvent elles ont passé dans la maison du mari où les douceurs de la maternité leur ont fait l'effet de devoirs amers, parce qu'elles les privaient de cette liberté chérie si vivement attendue et espérée. Ces désirs, cette soif inassouvie se concentrent, s'attirent et font explosion enfin, précisément au moment où il serait temps de se retirer.
Que de femmes je connais dans ce cas, et que de maris déçus! Ils ont épousé des jeunes filles aux yeux baissés, n'étant jamais sorties, ne connaissant rien du monde, et qui, secrètement, dans le fond de leur âme, n'avaient que le désir de le connaître; mariées, elles se sont métamorphosées en les créatures les plus mondaines. Au contraire, une jeune fille qui est allée deux ou trois ans dans le monde ne demande pas mieux que de vivre un peu retirée, sans être pour cela blasée.
Il ne faut rien exagérer, et c'est là cependant ce qui a lieu le plus souvent.
Il y a deux courants très différents dans la manière de diriger les jeunes filles dans le monde; tous les deux exagérés, l'un où, copiant les Américaines, les artistes, la jeune fille s'émancipe beaucoup trop; l'autre où sa retenue devient une pruderie gauche, maladroite; parfois même on trouve les deux excès réunis dans la même personne.
II
Les jeunes filles ont beaucoup de peine à rester dans un juste milieu: ou elles sont trop raides, ou elles ont trop d'abandon, c'est le naturel qui manque. La femme cherche toujours à poser quand elle est dans le monde, et c'est ce qui lui ôte son plus grand charme. Que de fois prend-on une fausse opinion de telle et telle personne, sur laquelle on a beaucoup à revenir quand on les fréquente dans l'intimité! Que de fois une jeune fille diffère de ce qu'on la voit dans le monde!
Celle-ci paraît froide et compassée, elle ne répond que par monosyllabes et sans lever les yeux; ses cheveux sont mis en bandeaux plats, sa mère répète qu'elle n'a pas encore porté de robe en soie; elle étudie, dit-on, du matin au soir, mais son savoir ne perce pas. On ne la laisse lire ni journal, ni revue; même l'innocente nouvelle de son journal de modes est prohibée; le théâtre, la valse, lui sont défendus. En sa présence, sa mère fait baisser la voix des visiteuses au moindre mot risqué. Mais pénètre-t-on dans son intimité, on la trouve tout autre, elle ne se contient plus; si elle ne parlait pas, c'est qu'elle ne sait rien dire; quand elle se laisse aller à parler, son langage est commun et vulgaire, sa démarche guindée dissimule une ignorance complète des usages du monde et de vilains gestes sur lesquels sa mère la sermonne sans cesse; elle est colère, fausse, menteuse, gourmande, curieuse, et cache tous ses défauts sous ses paupières baissées. La simplicité de sa mise lui est imposée et elle brûle du désir de la remplacer par les plus élégantes futilités; on la croit occupée à étudier, tandis qu'elle passe son temps à de mauvaises lectures, que sa femme de chambre lui passe en cachette, mais dont elle a bien soin de feindre l'ignorance la plus complète, afin de ne pas se dévoiler.