Telle autre, au contraire, a le nez au vent et l'œil ouvert; sa tête tourne dix fois en une seconde, elle parle à tort et à travers, disant tout ce qui lui passe par la tête, croyant avoir de l'esprit; elle s'habille autrement que tout le monde, afin d'être remarquée, elle se vante d'être incapable de tenir une aiguille, elle se vante de tout savoir, de parler de tout, précisément parce qu'elle ignore tout ce que cette connaissance avancée lui imposerait, et chez elle, douce, mélancolique, elle travaille tous les matins à coudre sa toilette du soir; elle est beaucoup moins pervertie qu'elle ne le dit, et en somme est un excellent cœur.
Telle encore pose pour ne pas vouloir se marier, et en meurt d'envie, tandis que telle autre pose pour la franchise et la flirtation américaine et ne se tourmente pas de rester fille.
Une jeune fille bien élevée doit s'étudier à ne pas poser, à être simple et naturelle sans excès; afficher un grand désir de se marier peut être naturel, mais ce n'est pas modeste, et puis c'est poser pour être naturelle, et il faut l'être sans poser; répéter à tout instant qu'on ne veut pas se marier, n'a pas l'air sincère, quand même ça le serait; affecter une simplicité outrée dans sa mise et ne porter que de la bure est aussi excentrique que de ne porter que du velours.
Une jeune fille, dans le monde, doit s'attacher à passer inaperçue… Voilà certes une phrase qui va appeler des larmes dans bien des yeux, quoique toutes les bouches doivent s'empresser de dire que c'est leur avis et leur désir.
Je sais bien que passer inaperçue, c'est donner le pas à des rivales qui sont loin de mériter la préférence; passer inaperçue, c'est renoncer à des succès bruyants, mais aussi à des défaites cruelles, à des déceptions blessantes.
Pour cela aussi, il ne faut pas poser. J'ai connu une mère qui prétendait désirer que ses filles ne se fissent pas remarquer; elle l'assurait à tout propos et elle les menait à outrance dans le monde avec de nouvelles toilettes chaque fois, toujours fort remarquables. Ses filles, fort jolies, étaient fort recherchées; mais on ne pouvait s'empêcher de rire au nez de cette mère, qui aurait pu se contenter d'assurer qu'elle cherchait à ce que ses filles ne fussent remarquées qu'en bien, ce qui était vrai, et au moins n'aurait pas avoué l'exagération et la pose.
La timidité est l'un des plus grands charmes de la jeunesse, mais il ne faut pas la confondre avec la gaucherie ou la pruderie.
Vous voyez entrer dans un salon des jeunes filles, le front haut, le regard hardi, raides, ayant crainte de répondre au salut d'un homme, ce n'est pas par timidité; la rougeur ne leur monte pas au visage, elles ne ressentent aucune émotion, elles sont parfaitement maîtresses d'elles-mêmes, mais elles sont retenues par la crainte d'être trop aimables; à un moment donné, elles mettent cette morgue de côté, et elles deviennent alors beaucoup trop familières, et manquent absolument de tenue.
La tenue, voilà le grand mot, et Gondinet, dans sa pièce des Braves Gens, nous l'explique par la bouche du colonel (l'excellent Landrol).
Il reproche à ses officiers de trop aimer l'habit civil, en place de la tenue, ou plutôt l'uniforme qui les obligerait à avoir de la tenue!