Dans le monde une jeune fille doit avoir une tenue très réservée, mais non pas être malhonnête; jamais elle ne doit être familière avec un jeune homme, lui parler avec laisser aller, ou paraître le rechercher, mais il ne lui est pas interdit d'être polie et gracieuse.
Une jeune fille ne fera pas un profond salut à un homme, surtout à un homme jeune; elle ne le fera pas passer devant elle, elle ne lui offrira pas une chaise; mais, si lui, lui fait ces politesses, elle l'en remerciera avec grâce, sans un empressement intempestif.
Sans être coquette, on peut être aimable, et il vaut mieux l'être convenablement avec tous que d'avoir des préférences. C'est là ce qu'une jeune fille doit éviter. Réserver meilleur accueil aux plus riches, aux mieux posés, être fière avec les petits, est le meilleur moyen de se créer des ennemis mortels et de faire mal parler de soi.
Il est reçu que les jeunes filles se laissent tantôt secouer la main par les jeunes gens, et tantôt font une inclination absolument imperceptible, lorsqu'un homme les salue. Il vaudrait beaucoup mieux ne pas donner sa main à serrer, et incliner la tête ou le corps un peu plus. Le moyen d'empêcher ces démonstrations familières? me dira-t-on; une femme peut-elle refuser nettement la main à un homme qui lui tend la sienne? Un refus catégorique serait difficile et impoli; j'ai vu mainte fois des jeunes filles et des jeunes femmes être bien ennuyées dans de telles circonstances, et obligées de surmonter leur répugnance; le seul moyen est d'observer l'étiquette, d'en imposer par le cérémonial, de ne pas accepter ce laisser aller, cette camaraderie qui annule presque les sexes et enlève par conséquent à la femme son plus grand avantage, celui que lui donne le respect de son sexe; savoir se faire respecter, garder sa dignité féminine, voilà ce qu'il faut inculquer à une jeune fille; pour cela, il n'est pas besoin d'être raide, il suffit par son bon ton personnel, une dignité gracieuse, de conserver comme une auréole de supériorité sur les esprits vulgaires qui oseraient se permettre trop de familiarité. C'est ainsi que, tout en étant bonnes, affectueuses avec les pauvres et les domestiques, les femmes de la véritable aristocratie, c'est-à-dire celles qui en font partie, non pas uniquement par leurs aïeux, mais par leurs sentiments, savent en imposer à leurs subalternes.
La vogue du moment est aux airs cassants, à la démarche hardie, aux allures provoquantes, comme aux chapeaux tapageurs; au gymnase, au manège, aux bains froids, puis aux eaux en été, les fillettes prennent de bonne heure des façons peu compatibles avec la pudeur de la jeune fille. Les cheveux épars sur les épaules, les jupes courtes y contribuent pour leur part; les pères (le sexe masculin, en somme), sont la cause de ce mal qu'ils sont les premiers à déplorer plus tard; ils s'amusent de ces mines diaboliques, et cette petite fille singeant le garçonnet ou l'actrice en vogue est amusante au possible, rien n'est plus vrai… et cependant qu'il apparaisse une fillette aux allures modestes, à la toilette vaporeuse comme celle d'une petite vierge, à l'expression candide et timide, osant à peine lever ses grands yeux, répondant d'une voix presque basse, rougissant quand on s'adresse à elle, ne sachant pas tout, questionnant encore, se troublant lorsque les regards se fixent sur elle, eh! bien, cette apparition effacera immédiatement les autres, et les mêmes hommes ne pourront s'empêcher de la préférer.
Je connais bien des hommes, et des hommes dont le haut mérite et la grande position ont dû leur donner l'habitude d'être en vue, qui ne laissent pas d'éprouver une certaine émotion au moment où les deux battants de la porte d'un salon s'ouvrent devant eux, où ils se sentent le point de mire d'une assemblée; et de toutes jeunes filles bravent avec le plus superbe aplomb cette terrible critique féminine! L'aplomb ne doit venir qu'avec l'âge, ou ce n'est plus que de la hardiesse. Après la vingtième année, la timidité de la jeune fille de quinze ans serait de la gaucherie ou de la stupidité, mais il faut laisser un changement à venir pour la femme, la jeune mère de trente ans, et enfin pour la matrone de quarante. Ce sont ces transformations successives qui font le charme de chaque âge.
III
Autant il est mauvais de retarder jusqu'à l'âge de vingt ans l'entrée d'une jeune fille dans le monde, autant il est peu rationnel de l'y mener étant fillette. Les bals d'enfants, avec leur cortège de vanités et de prétentions, sont les cauchemars des gens sensés.
La fillette a besoin d'avoir des amies; il est obligatoire qu'elle joue, s'amuse avec des compagnes, mais comme on le fait dans les pensions, pour la fête de sainte Catherine, en robe de tous les jours, à sauter et à faire la dînette, voire même à jouer des charades ou des proverbes, seules ou devant les parents. Mais ces matinées pour lesquelles il y a lutte de toilettes, où les enfants arrivent empesés, se toisant les uns les autres, parés par leurs mères comme de petites châsses; où les petits garçons sont stylés à ne danser qu'avec les petites filles les plus élégantes, et où la pauvrette qui n'est pas jolie ou bien habillée se voit délaissée et prend un avant-goût des amertumes que le monde futile nous réserve, ces réunions sont des plus immorales, et ne contribuent qu'à pervertir les enfants.
Pour qu'une éducation puisse être menée à bien, il faudrait que les enfants fussent persuadés que leur mérite seul peut leur obtenir une préférence, et au premier pas qu'ils font dans le monde, ils s'aperçoivent du contraire; pour qu'ils puissent résister au choc, ils doivent être déjà bien forts, et c'est pourquoi il faut retarder ce moment.