Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de cœur. Ensuite, le cœur ne suffit pas à tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer et bien élever ses enfants, il faut aussi en avoir la science.

Il n'y a pas à nier que le cœur puisse jusqu'à un certain degré suppléer à la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce qui doit être fait. Une mère qui s'adonne de tout cœur à l'éducation de son enfant peut arriver, certainement, à posséder cette science d'intuition, mais à ces caractères légers si nombreux tant soit peu qu'ils soient distraits et éloignés du point de vue unique qu'il faut avoir pour arriver à ce degré, à ceux-là il faut enseigner les soins à apporter pour développer l'enfant au moral comme on le développe au physique.

Les hommes pour la plupart, je le répète, ne s'intéressent pas plus aux bébés qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'âme, et que la nourriture corporelle seule lui est nécessaire. Le corps seul selon eux a à se développer pendant les premières années de sa vie; encore le développement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition, et la croyance est invétérée qu'un enfant de faible constitution sera fortifié en étant élevé par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de paysans.—Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'écrie-t-on à l'appui; ils ne sont ni anémiques ni étiolés!

Il n'y a pas de règles sans exception, et un enfant peut devenir très robuste élevé par une paysanne à la campagne, mais il est nécessaire qu'il soit lui-même d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il meurt en si grande quantité des petits citadins en nourrice; qui ne connaît le proverbe «à brebis tondue Dieu mesure le vent»? aux poumons faibles et délicats il faut un climat doux, l'air vif les tue.

Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradué la force du lait maternel, proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empêche pas que l'on donne fréquemment des nourrices qui ont déjà nourri deux ou trois bébés, c'est-à-dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu ce fait dans une des premières familles de France. La fille du duc de M., aujourd'hui marquise de B., a été nourrie en quatrième nourrisson par une robuste femme de quarante-deux ans, une maîtresse femme! la jeune femme n'en est pas moins anémique.]. L'enfant du paysan hérite de la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalités, tandis que l'enfant d'une femme frêle aura les membres abîmés, mais non enforcis, par ces brutalités; on peut refaire une seconde nature, mais par des soins bien entendus. La mortalité des enfants est bien plus considérable à la campagne qu'à la ville, ou plutôt dans la classe populaire, parce que le faible y est condamné d'avance. Le fort seul peut résister et subsister.

Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils éloignent autant que possible de leurs yeux et de leur pensée ce spectacle et cette idée désagréables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal bâtis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont été chargés à leur place, moyennant une récompense pécuniaire, de remplir leurs devoirs.

Le développement intellectuel demande au moins autant d'attention; certainement, on redressera le caractère, les habitudes, l'intelligence, comme on redressera les jambes, c'est-à-dire, à grand renfort de peine, et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tuée comme il arrive du corps. Pour se développer, l'intelligence doit être exercée, mais d'une façon salutaire et entendue. Une jeune mère doit savoir qu'il lui appartient de former, de développer peu à peu, sans fatigue et avec douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le laissant pas à lui-même, sans le gâter et sans le rudoyer, afin que cette intelligence se développe, droite et vigoureuse, pure de toute souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront elles-mêmes des mères parfaites, connaissant leur devoir et le remplissant, on pourra espérer une génération meilleure.

II

Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste à dire, qui est, je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bébés, les grands peuvent aussi en faire leur profit.

Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les classes pauvres: «Cet enfant ne doit pas travailler: il est très intelligent, mais nous sommes obligés de le retenir dans ses études; le docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.»