Ici, j'ouvre une parenthèse à l'égard des propos de docteurs; loin de moi l'idée d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins vrai que la Faculté tient souvent des propos un peu jetés à la légère et dont elle ne pèse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui sont bientôt donnés et qui débarrassent d'une grande responsabilité. Un médecin qui conseille à un pauvre hère du repos, une bonne nourriture, du bon air, des toniques, a bien plutôt fait que d'écrire une ordonnance.

Un médecin est appelé auprès d'un enfant fiévreux au teint excité, à l'œil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des gestes nerveux; il paraît plus avancé que son âge ne le comporte. Le docteur l'entend parler de ses études, raisonner d'une façon étonnante; il en conclut que l'enfant est surmené et il recommande de ne pas le fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'étude qui fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par nous-mêmes.

Nous souvenons-nous avoir jamais été fatigués par l'étude? par le travail? Nous avons été fatigués et énervés quand on nous a menés au théâtre, au cirque, aux bals costumés; après une veillée prolongée, après avoir siroté un peu de café noir, goûté à de bonnes liqueurs; le lendemain nous avons dû nous remettre, la tête pleine de nouvelles images, à l'étude; et notre petite intelligence aussi bien que nos membres ont été las!

La nourriture pimentée ou trop sucrée, le farniente énervant des vacances, les courses forcées du dimanche, les habillements gênants, les conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hélas! que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voilà qui les fatigue et les énerve; mais ce n'est ni le travail ni l'étude; bien au contraire, l'étude calme les effervescences de la nature.

Prenez un enfant aussi nerveux, aussi délicat de physique, aussi vif d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygiène parfait, au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et régulière, procurez-lui une existence calme, méthodique, vous pouvez le faire avancer dans ses études autant qu'il vous plaira, vous ne lui verrez jamais les yeux enfiévrés, ni la tête exaltée.

Que ses récréations se passent à des exercices du corps, qu'il se lève de bonne heure et se couche tôt, qu'il soit préservé des commotions humaines.

Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc à tort qu'un médecin dit: «Ne faites pas travailler cet enfant,» il doit dire plutôt: «Ne le fatiguez pas», ce qui est tout autre chose. Il ne faut pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la plupart du temps à le surmener de plaisirs, de courses, de veillées.

Je le répète, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que l'étude m'ait excitée, tandis que je l'étais fort après des parties de plaisir.

Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se fatiguer, toujours par le même motif, c'est-à-dire en contraignant pour le bien, en laissant faire pour le mal, l'éducation ne peut aller que de mal en pis. Le fait est qu'avec la méthode de vouloir enseigner les sciences aux bébés dès le berceau, d'applaudir à leurs reparties spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une étude suivie, on arrive à une instruction irrégulière.

J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce qu'à tout âge on peut réparer le mal, et puis les jeunes filles qui me liront et qui ont pu se croire très maltraitées parce qu'on les forçait à travailler, verront que leurs parents n'étaient que justement préoccupés de leur avenir; celles qui ont été gâtées n'en voudront pas à leurs parents et essaieront de réparer le mal sans crainte de se fatiguer.