—Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du cœur, et une foule de qualités domestiques, il l'aimera encore plus sûrement.

—Tout le monde ne peut pas avoir du génie!

—Non; mais chacun peut être heureux en sachant se contenter de sa position, à la condition qu'il n'ait pas de peines de cœur, que sa santé soit à peu près bonne, je dis à peu près, parce qu'il ne faut jamais demander la perfection!… Vous vous plaignez toujours de votre manque de fortune… Nous ne nous entendrons jamais à cet égard. Je ne consentirai jamais à trouver que vous êtes malheureuse par le seul motif que vous n'êtes point fortunée, êtes obligée de vous servir vous-même, ne pouvez aller en loge à l'Opéra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants, pas même vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le déshonneur, Dieu merci, n'a pas pénétré dans votre maison; la concorde y règne. Toutes ces choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence, au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possède telle ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous étiez comme la petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est étendue sur son lit, raide depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se suicider, la laissant dans la misère et la douleur?

—Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins!

—Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les supporter! Croyez-vous donc que vous êtes la seule à souffrir et à ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais même les piqûres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chère amie, regardez donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une nature plus délicate.

Mais voilà, que vous me trouvez, dure, dans votre for intérieur! C'est que moi je connais les véritables peines de la vie! Vous êtes jeune encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous tient rigueur vous fait envie. Hélas! je vous souhaite seulement de ne jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie différemment, et vous verrez que la part vous a encore été faite belle et que le bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous êtes bien loin d'habiter, que sous des lambris… quand on a jeunesse, santé et famille! Remarquez bien que je ne vous blâme pas d'essayer par tous les moyens dont vous disposez d'améliorer votre position; fondez un cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout élevez votre fille dans ces sentiments; demandez à vos amis de vous être utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse!

—Mais voyez comme Aglaé a eu plus de chance que moi!

—Aglaé a été épousée pour sa dot, et son mari est occupé à la manger! Il n'est un mystère pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas dans cette maison.

—Elle va à l'Opéra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans le monde montrer ses diamants.

—Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants? Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se déshabitue de sa société, et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies manières, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une mère de famille encore pis que sa mère!… Dieu préserve nos fils de ses filles!